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Visual Contagions

Introduction

Les contagions
visuelles entre
recherche
et création

Comment traiter de la mondialisation visuelle; ? La méthode historique et les études visuelles sont appelées à se joindre à la vision artificielle, à la sémiotique, aux sciences cognitives et à la pratique artistique.

Nous pistons les images et leur circulation, d’une époque, d’un lieu, d’un contexte et d’un médium à l’autre, des périodiques imprimés du premier vingtième siècle jusqu’au présent des réseaux sociaux et des cultures digitales. Qu’est-ce qui fait un blockbuster visuel ? Une image ne peut être iconique et virale par ses seules qualités visuelles. Encore faut-il le montrer ; et associer, aux critères formels de l’image, d'autres facteurs comme son contexte et son lieu de publication, le médium et la matérialité des images, le profil social, économique, politique et genré du public visé et des producteurs d’images, les trajectoires des images, leur vitesse de circulation...

Travailler à une épidémiologie des images, c’est adopter ces critères d'analyse sociale, économique, esthétique, politique et matérielle autant que formelle, et avec eux des échelles mondiales, sur la longue période.

Une démarche computationnelle s’impose. Elle aide à déterminer si une géographie culturelle s’esquisse plus qu’une autre ; à remettre en cause nos idées reçues sur les prétendus centres et périphéries de la culture mondiale. Nous voulons observer quand commencent et finissent certaines contagions visuelles ; si toutes les diffusions d'images impliquent des contagions ; évaluer la vitesse de propagation de certains motifs, en étudier les réseaux de circulation. Partant de ce type de macroanalyse, nous pouvons alors nous intéresser, avec des méthodes plus traditionnelles, à des épidémies visuelles spécifiques, et aux conditions matérielles, historiques et esthétiques de leur avènement.

Dans sa forme scientifique et artistique, cette exposition montre le rôle médiateur des images au sein des sociétés humaines. Une mécanique libidinale, où les images jouent un rôle central, a contribué à fabriquer la mondialisation culturelle, à la circonvenir, mais aussi à subvertir les visualités contemporaines elles-mêmes.

Les cultures se forment autour des images ; réciproquement les images sont le témoignage de cette formation. Une enquête sur la circulation mondiale des images fait aborder les points communs et les différences culturelles nationales, régionales, sociales ou temporelles que font naître ou que contredisent les images. Quand des images circulent, avec elles les sensibilités, les goûts et les idées se transforment – jusqu’à ce que naissent, parfois, de véritables révolutions symboliques.

Nous profitons de cette exposition pour présenter concrètement ce que devient la recherche en sciences humaines : une science tournée vers le grand nombre

Quel savoir peut naître des big data ? Peut-on produire des connaissances historiques à partir de données visuelles auxquelles manque leur contexte ? Articuler la puissance de l’informatique et la réflexion critique est un défi auquel notre époque a trop voulu se soustraire, parce qu’elle a tendance à renoncer à l’érudition.

Interrogeant l’alchimie des images autant que celle de la vision artificielle, Visual Contagions confronte ses propres questions, ses méthodes et ses résultats au travail des artistes d’aujourd’hui. Parce que les artistes participent à la mondialisation des images, comme consommateurs et producteurs ; parce qu’ils en subissent l’économie et la géopolitique autant qu’ils les retournent ; parce que leurs œuvres croisent et décousent sans cesse des interactions visuelles dont elles sont les effets autant que les causes.

Cette confrontation entre recherche et création s’articule selon sept axes, que l’exposition révélera par épisodes de mai à décembre 2022.

Episode I — mai-juin 2022

Face au déluge
des images

Première confrontation entre notre projet de recherche et la réflexion des six artistes invités : celle de nos attitudes face au déluge des images. Des flots innombrables d’images ont submergé les sociétés occidentales depuis la généralisation de l’imprimé illustré. Jamais le déluge visuel n’a semblé aussi menaçant qu’à l’heure actuelle du numérique. Une réaction naturelle, en sciences humaines, est de dénoncer l’aliénation à l’œuvre dans ce déferlement. Mais est-ce suffisant ?

La muséographie conçue par Rui-Long Monico pour cette exposition pose le problème du déferlement des images en y confrontant directement. Elle fait comprendre que les choses sont plus complexes qu’une aliénation ou un déferlement désagréable. Le déluge du visuel, qui arrive sur ce site en subit immédiatement les effets perturbateurs. L’interface de l’exposition a été conçue à rebours des designs épurés de notre époque. Les images débordent. Elles ont envahi le fond des pages. C’est un feu d’artifice, non un design à la mode ; une explosion de couleurs et de mouvements. Les images contrastent avec la propreté géométrique qu’on attendrait d’un White cube numérique. Rui-Long Monico a laissé goutter sur l’écran l’effervescence que véhicule le seul concept de toile – la toile du web, la toile numérique, celle aussi de la mise en page. Les polices n’ont aucune unité ; leurs cadres se chevauchent volontairement. Vous pensez cliquer sur un lien, c’est un gif qui explose. Ici ça clignote, là les contrastes colorés dégradent l’expérience utilisatrice. Le popup qui vous accueille si mal dès l’entrée du site le rappelle méchamment : quoi que vous fassiez, qu’on vous demande votre accord ou vous explique ce qui vous attend, le site vous bombardera comme ses concepteurs l’ont décidé.

La submersion n’est pas que visuelle, elle est aussi sonore. Le fond musical de Thomas Truck sous-entend que dans ce monde, les images ne sont pas juste des phénomènes dans leur bulle, mais qu’elles sont toujours immergées dans du bruit, des cris, de la musique et des bandes son.

Cependant, l’hommage appuyé de Thomas Truck à la musique des ascenseurs rappelle que le déluge n’est pas toujours menaçant. La bande musicale, tout comme le fond visuel, finissent par relever de ce que le génial compositeur Erik Satie appelait musique d’ameublement : on finit par n’y plus faire attention. Un déluge d’images peut n’être qu’une ambiance. Tout dépend peut-être de l’attitude intérieure avec laquelle nous le recevons.

L’œuvre créée par Valentine Bernasconi, La Main baladeuse, examine ce problème – l’impossibilité de voir, de percer ce qui se joue dans un déferlement d’images, et l’importance de notre propre point de vue, qui donne sens au déferlement. L’interface de son jeu sur la main encourage à chercher des images par notre propre corps, à nous projeter vers un éventail de gestes couvrant des mondes et des médiums divers. D’une simple impulsion de la main, nous trouvons des points communs entre notre mouvement et un large corpus visuel, loin d’une pensée logocentrique traditionnelle. Dans ce nouveau monde plus ou moins scientifique, nous sommes, nous-mêmes, le contenu d’une requête. S’impliquer personnellement, c’est embrasser et dépasser en même temps la diversité et le déluge des images.

La réflexion de Nora Fatehi prolonge celle de La Main baladeuse. Son œuvre, You and Meme, produit un champ artistique sans fin, sans cesse augmenté par ses spectateurs. Nous intégrons le mécanisme du déluge des images, puisque pour profiter de l’œuvre en action il faut accepter de produire et devenir soi-même une nouvelle, de nouvelles images. Rien ne peut être étudié sans y participer, sans devenir partie prenante du phénomène. Pour analyser, pour comprendre et critiquer notre propre sujet de recherche - la mondialisation visuelle -, nous produisons encore plus d’images, dans une mécanique infinie qui s’autophagocyte en permanence...

Ce dialogue nous a fait comprendre pourquoi le rapport du projet de recherche Visual Contagions au déluge des images ne pourrait jamais être simple. Quand nous étudions le mouvement brownien des images en mondialisation, nous devons faire violence à nos habitudes disciplinaires.

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Episode II — mai-juin 2022

Promesses de
la machine

La machine n’engloutit pas nécessairement dans le déluge. L’ordinateur peut aider à mettre de l’ordre dans une masse immaîtrisable.

Un ordinateur compte mieux et plus vite que nous. Pour le projet Visual Contagions, nous avons programmé des algorithmes pour regrouper nos millions d'images selon leurs proximités visuelles; puis pour les mettre en ordre, par date et par lieu de de publication. C'est, encore, avec une machine que nous visualisons des chronologies, des géographies, des déserts et des centralités, des réseaux ou une absence de lien.

La puissances des machines est souvent fascinante. L'œuvre de Valentine Bernasconi nous prendra au piège de cette fascination. Activons notre caméra et plaçons notre main devant. Nous voyons s’activer notre main, majestueusement réduite et amincie en dessin au trait noir. On se surprend alors à aimer voir ses articulations pianoter, se fermer ou s’ouvrir. De part et d’autre, viennent de nombreuses images du passé, que la machines associe aux positions successives de notre main. Des individus peints, dessinés, réels ou imaginés bien avant votre naissance, déjà bougeaient avec les mêmes gestes que vous. Un ordinateur bien nourri fait des merveilles, aussi bien pour jouer que pour apprendre.

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Episode III — mai-juin 2022

Naviguer

Pour naviguer dans le déluge des images, les machines de suffisent pas. Il nous faut aussi de l’imagination, car la machine ne fera que ce qu’on lui ordonne.

Pour notre projet, la question des meilleures visualisations s’est posée très vite, dès que sont apparus les premiers groupements d’images proches automatiquement repérés dans notre corpus. Aurons-nous tout essayé ? La visualisation interactive en réseaux, l’atlas aux milliers de pages, l’ordonnancement par groupes les plus internationaux, la cartographie – aucune visualisation ne suffit pour s’orienter dans la mondialisation visuelle, même sur un petit corpus de trois millions d’images d’imprimés illustrés. Aucune mise en image du réseau mondial des images n’est satisfaisante ; même si chacune apporte de nouvelles idées, ou plutôt de nouvelles questions.

Le monde ludique de Robin Champenois, où l’on se perd à chercher on ne sait trop quoi, est peut-être l’œuvre qui traduit le mieux notre expérience des premiers temps, quand il fallut explorer les résultats de cette intelligence artificielle productrice, en si peu de temps, de résultats par milliers. Du million d'images sans logique aux milliers de groupes d'images reliées, classées, pleines de sens, - nous étions encore plus perdus.

Nos premières visualisations en réseau ressemblaient à un cosmos dont il a fallu patiemment nommer et cartographier les étoiles. Les trous noirs y sont peut-être plus nombreux que les constellations.

Inviter des artistes est pour nous une manière de chercher d’autres inspirations, d’autres idées pour naviguer dans le déluge des images. La vidéo d’Anim Jeon a perturbé notre tendance à chercher des points de vue panoramiques. Elle propulse le regard ailleurs, dans un zoom surprenant, avant et arrière simultanément. Nous voici placés comme si nous étions dans un bolide – comme si nous étions ce bolide. Comme si nous étions image en circulation. D’abord c’est une vidéocapsule explorant des intestins, puis vient une balle en trajectoire accélérée, avant que nous soyons laissés dans le rôle d’un personnage en fuite éperdue. Plutôt que naviguer seulement, ou chercher à voir de loin, plonger dans les données c’est les voir très différemment. Plutôt qu’observer de loin, il faut aussi courir, accélérer ; et en même temps accepter d’entrer dans une histoire – celle que raconte la voix off, pour l’œuvre d’Anim Jeon, ou celle que racontait une image particulière, pour nos propres recherches. Courir, sauter, s’envoler puis redescendre ; il y a de quoi s’épuiser ; ou au contraire beaucoup s’amuser.

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Episode IV — juil. 2022

Blockbusters

Quelles images ont été les plus vues au XXe siècle ? L'analyse computatinonnelle d'un corpus mondial peut aider à le voir. Si nos sources ne seront jamais suffisantes et exhaustives, elles permettent déjà cependant d'observer certains groupes d'images plus reproduits que d'autres - donc potentiellement de repérer des images plus vues, commentées, considérées que d'autres.

Le défi sera ensuite de comprendre pourquoi ces images ont eu un tel succès - tout en se réservant la possibilité de considérer qu'une reproductibilité importante n'est pas toujours, pour une image, le signe d'un succès particulier.

Etonnamment, les artistes que nous avons invités à dialoguer avec nous sur la mondialisation et le déluge des images, n'ont pas abordé directement la question des blockbusters visuels. Est-ce à dire qu'ils auraient peur des images les plus lourdes des générations précédentes ? Aucune envie de désigner certaines "icônes", comme les a appelées la génération précédente ? Plus le désir de singulariser certaines images plutôt que d'autres, à une époque où c'est l'effet de déluge qui prime ?

C'est en fait de biais que les travaux artistiques exposés dans cet espace abordent la question. Nora Fatehi nous fait créer des images qu'elle projette vers le monde de twitter, où les images luttent pour l'existence et la reconnaissance. Elle questionne ainsi la manière dont aujourd'hui une image devient un blockbuster. Est-ce par hasard ? Certainement pas. L'image aura du succès selon le réseau de celui ou celle qui la lance; pas de par sa qualité visuelle intrinsèque.

Rui-Long Monico, lui, s'est proposé de repenser le blockbuster visuel à l'échelle d'une toute petite communauté - celle du projet Visual Contagions. Ainsi, les "Easter Eggs" placés ça et là dans le site de cette exposition, sont la concaténation des images préférées des membres du projet. La main baladeuse de Valentine Bernasconi incite à une plongée plus intime encore dans la dimension personnelle des blockbusters. En nous focalisant sur nos propres mains, son jeu recrée la possibilité qu'on croit souvent perdue depuis l'avènement d'internet et des réseaux sociaux : celle d'une contemplation, où c'est une image ou un objet specifique qui requiert toute notre attention. En tournant la main, en observant comment notre écran lui répond, nous la regardons sous tous les plans, tous les angles, toutes les positions. L'accès quasi phénoménologique à la connaissance de sa propre main aura peut-être pour effet de la faire aimer - voire de la faire entrer dans un musée imaginaire personnel; car c'est ici, ultimement, que finissent les véritables blockbusters visuels.

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Episode V — août 2022

Les canulars de nos machines

L'espace de Création numérique du Jeu de Paume est pour nous un lieu de récréation, autant qu'une occasion de présenter nos travaux. La blague y a toute sa place. Les artistes se sont amusés parfois à vos dépens, mais avec une belle affection pour leur public potentiel. Nous avons décidé de faire comme eux.

Rui-Long Monico et Thomas Truck ont caché des "Easter Eggs" dans le site de l’exposition. Ces œufs de Pâques concoctés au printemps 2022 surprendront ceux et celles qui tomberont sur eux par hasard, et ne s'attendaient pas à une telle incohérence visuelle ; ils réjouiront qui les cherchait exprès. Parmi nos six artistes invités, la plupart ont d'ailleurs gamifié leur contribution. Nora Fatehi nous laisse jouer à loisir avec ces propositions de mème à inventer en photo, mais nous prend aussi au piège comme un chat avec des souris : un script lance ces photos sur Twitter sans prévenir. Rassurons-nous : ces tweets seront anonymes. Valentine Bernasconi, elle, a certainement envisagé que vous vous moquerez d’elle en testant devant votre caméra quelles positions grossières pour les chercher dans son sac de mains, de membres du passé. Jeux de mains, jeux de vilains ?

Quant au travail d’Anim Jeon, il raconte une histoire abracadabrantesque : celle de la balle d’un revolver mal déchargé par l’assistant maladroit d’un faux magicien chinois qui se produisait dans un théâtre londonien du premier Vingtième siècle. Les flux vidéo sensés illustrer ce récit n’ont aucun rapport avec lui. Peut-être parce qu'Anim Jeon savait que nous pourrions trouver nous-mêmes ces images dans notre corpus historique d'imprimés illustrés ? Peut-être est-ce plutôt, dans son oeuvre, le récit qui fait sa vie sans égards pour la vidéo, et encore moins pour la société du spectacle du passé. On n’y comprend rien en tout cas. Et c’est bien ce que veut l’artiste. Laissons faire la magie.

Les canulars, vilains, affectueux ou poétiques, nous en trouvons aussi beaucoup dans nos corpus visuels du passé. Raison pour laquelle l’équipe a caché ses propres œufs de Pâques dans certaines pages du site. Nous consacrerons l’été à cette séquence un peu décalée. L’approche computationnelle des images du passé réserve des surprises, qui nous parlent autant des cultures visuelles de l’occident que de notre propre démarche, de nos rêves et de nos illusions. Parfois la machine semble bien rire de nous. On ne s'est pas privé non plus de lui jouer de mauvais tours.

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Episode VI — sept.-oct. 2022

Epidémies
visuelles

Notre rêve, on l’aura compris, est de comprendre un peu les contagions visuelles. Mais suffit-il d’une machine, d’un bon corpus et de visualisations performantes pour en faire le tour ?

Nos artistes nous aurons aidés à réfléchir avant d'aller trop vite inventer une épidémiologie définitive des images. Les mises en relation de Valentine Bernasconi ne disent rien de plus que ce qu’on y voit. Sans érudition, aucune épidémiologie n’est possible. Pour notre projet également, les statistiques et les atlas ne suffisent guère. Non, les données ne parlent pas. Nous n’apprendrons rien si nous nous contentons de chiffres sur des images en grand nombre, ou de rapprochements formels qu’une intelligence artificielle aiderait à visualiser. Nous ne croyons pas aux "Cultural Analytics as ultimate goal". Nous nous méfions d’une approche qui croirait tout exposer par des chiffres, des graphiques et de belles visualisations. Ne serait-ce – on le lira dans les pages qui présentent le projet – que parce que le biais est partout.

Pour étudier les contagions visuelles il faut faire feu de tout bois. Le site web de notre exposition expose clairement par la négative ce que peut être une épidémie visuelle aujourd’hui. Le scénario contemporain du web est la copie complexe d’un design fonctionnel et canonique, constitué généralement de cadres prêts à l’emploi. La présence et le développement de ces canevas, l’obligation à standardiser les pages web, la lutte pour la propreté ont déclenché une diffusion généralisée de ces standards du web, qui a tué la joyeuse effervescence des premiers temps d’Internet. Le site conçu par Rui-Long Monico rappelle ainsi la liberté d’expression et les designs de la fin des années 1990. Les sites de cette époque clignotaient, leur effervescence de couleurs et de formes perturbait sans cesse le web, jusqu’à ce que la récente mode du White Cube numérique aplatisse l’expressivité au profit de la lisibilité.

Notre épidémiologie, à la différence des dangers contre lesquels luttent les agences de santé, n’a pas pour but d’arrêter les contagions visuelles. Elle les expérimente et les relance, en même temps qu’elle les étudie. On affirme parfois, en sciences cognitives, que les idées qui circulent sont les idées les plus simples ; et que les images pour se diffuser suivraient la même règle anthropologique. La simplification des formats à l’œuvre dans la circulation numérique des images en serait une preuve récente. L’adaptation progressive des images au medium du smartphone, le primat des visages vus de face ou des mèmes simplistes, confirmerait ce point de vue : ce qui circule le mieux, c’est les idées et les images simples. L’idée nous semble… trop simple. S’il est des règles visuelles au succès d’une image, pourquoi la remise d’une image de même type dans le flux mondial des images ne fonctionne-t-elle pas ? Simplement parce que les facteurs de transmission et de retransmission des images sont aussi bien sociaux qu’économiques et politiques, mais aussi historiques et esthétiques. Et parce que quand les images circulent, comme les virus, elles mutent. Elles ne se simplifient pas.

On en verra les effets au bout de quelques mois, lorsque la proposition artistique de Nora Fatehi aura réuni de nombreuses contributions. Les mèmes que vous aurez postés, ou plutôt qu’un algorithme voleur aura postés pour vous sur Twitter, ne circuleront pas d’eux-mêmes. Ils iront plus ou moins vite selon qui les « aime », qui les fait recirculer, qui les oublie et qui les reconnaît. Ils auront peut-être été modifiés, récupérés, détournés. Ils auront pris en circulant quelques couches du palimpseste complexe que devient l’image en circulation ; de quoi circuler encore plus vite ou au contraire s’arrêter quelque part en chemin...

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Episode VII — nov.-déc. 2022

Fantômes

Nous craignions qu’en travaillant sur des images par millions, le charme désuet de leur présence s’évanouisse. Il n’en a rien été : lorsqu’on gratte un palimpseste, il en émerge des fantômes.

Ce sont, d’abord, les spectres de formes anciennes, venues du passé, restées d’une image à l’autre de manière plus ou moins fidèle – mais qui reviennent et hantent les cultures visuelles par-delà les âges et les mers. Les plus fantomatiques seront peut-être, comme le montrait déjà Aby Warburg au début du XXe siècle, les images qui engagent le corps, son mouvement ; celles qui tentaient et tentent encore de saisir le vol passager d’une attitude, d’un enthousiasme ou d’une affliction. La Main baladeuse de Valentine Bernasconi suggère que certains gestes ont perdu le sens qu’ils avaient dans le passé ; mais aussi qu’il reste un peu de ce sens lorsqu’une main adopte sans le vouloir une position enregistrée dans les images du passé.

Faisons-nous parler ces fantômes lorsque nous étudions la circulation mondiale des images ? Savons-nous aussi les écouter ? Car s’il faut compter, pister, cartographier, mettre en relation, visualiser, ce n’est pas ultimement pour démontrer ; ni seulement pour chercher et comprendre ; c’est pour sentir ; imaginer ; raconter aussi bien des histoires du passé que du présent. Lorsqu’on sent circuler les fantômes, d’un lot d’images à l’autre, on ne peut adopter cette attitude scientiste ou objectiviste qu’attend notre époque incroyante. La frontière entre le vrai et le faux se démantèle.

Le monde vidéo créé par Robin Champenois incite à en prendre conscience. Terraverstasis : L’artiste nous fait entrer dans un espace infini aussi beau que le cosmos de nos revues illustrées ; et tout aussi futuriste que lui, alors qu’il se construit sur des objets du passé. Or, ce monde n’a rien de vrai ; mais il est monde, il fait monde.

Ce qui étonne, quand circulent les images, c’est que les frontières entre passé, présent et demain sont perméables. Dans le jeu de Robin Champenois, les images omniprésentes meublent la nostalgie d’un étonnant retour, les retrouvailles d’une personne avec une civilisation récemment disparue. Quand commence la narratrice, dans la vidéo d’Anim Jeon, c’est aussi un monde imaginaire aussi bien passé qu’à-venir qui s’esquisse, et qui prend corps en notre présent. La précision de ce monde est d’autant plus nette, que les vidéos qui accompagnent l'histoire du magicien Chung Ling Soo sont chaque fois plus décalées de l’histoire racontée. Face au déferlement d’images désagréables - ces entrailles qu’on nous fait visiter, puis ce monde artificiel dans lequel s’engage une course à bout de souffle -, on déconnecte vite pour se concentrer sur l’histoire ; sur cette voix douce, touchante même si on ne la comprend guère ; sur les textes surprenants qui la traduisent. Un flot visuel favorise parfois la contemplation paradoxale, la plongée dans l’existence présente. Malgré le bruit, le fantôme du vieux Chung Ling Soo peut se lever, jouer son numéro une dernière fois, mourir à nouveau de sa balle perdue, courir à perdre haleine dans une ville futuriste et surprendre encore les derniers spectateurs que nous sommes.

Nous travaillons finalement, au sein du projet Visual Contagions, sur des fantômes de fantômes, sur leur monde et leur reproduction, sur leur survivance par le temps et l’espace. Les images du passé portaient déjà les spectres d’autres époques. Ces fantômes ont parcouru les temps jusqu’à nous, et sont devenus aussi nos fantômes. Certaines images nous parlent, promettent et interdisent. D’autres apparaissent, fascinent en un éclair, pour disparaître aussi vite dans le néant de ce corpus trop gros – tout était trop rapide, on n’a pas pu garder l’image, noter où elle parut, garder ce groupe d’illustrations pourtant si riche. D’autres images, encore, nous hanteront d’autant plus que nous avons du mal à expliquer leur circulation, leur fonctionnement. Les contagions visuelles n’ont pas fini d’opérer pour longtemps.

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CONTAGIONS VISUELLES.
LES IMAGES DANS
LA MONDIALISATION.

Commissaire : Béatrice Joyeux-Prunel, avec la collaboration de Nicola Carboni.

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